Lors d'un dîner récent avec quelques camarades, nous commentions le dernier numéro de "HD" (excellent hebdo paraissant le jeudi que je vous recommande fortement !). Je regrettai quand même que les solutions proposées par le PC soient insuffisamment mises en avant. "Ben ça alors, on essaye justement de toujours conclure chaque article sur des solutions !" me rétorqua-t-on. Je promis donc d'argumenter un peu plus ce qui n'était alors qu'une impression générale. Alors voilà.
Le malaise n'est pas nouveau. Ces fameuses fins d'article sont le plus souvent sur le même ton, et se font l'écho du sentiment général des citoyens ayant le "cœur à gauche" : il faut vraiment que la gauche ait un projet alternatif, anti-libéral, pour que l'on sache enfin pour quoi voter !
L'édito de Patrick Le Hyaric du numéro 10 se termine ainsi : "Il y a urgence à lever toutes les énergies sociales et à ouvrir un nouvel âge de la démocratie. L'électrochoc est nécessaire. La gauche doit le préparer". Ceci après avoir esquissé quelques grands traits de ce qu'il faudrait faire.
Page 20 du numéro 11, Patrice Cohen-Seat conclut son billet par ces mots : "Mais faute de choix... La clef de tout est donc à gauche. Si elle porte un projet courageux, rompant clairement avec les politiques passées pour proposer une façon moderne de faire vivre les promesses de liberté, d'égalité et de fraternité, alors, à coup sûr, Sarkozy sera battu. Sinon..."
Alors là on frise la schizophrénie !! Le même Patrice Cohen-Seat est en effet l'auteur de quelques documents extraordinaires, notamment celui sur la VIème république dont je vous ai déjà parlé. Il a oublié ou quoi ? Nous qui avons tant de mal à accéder aux médias, pourquoi nous contenter d'écrire dans l'Huma que ça serait bien que la gauche ait un projet ?
Ce projet existe ! Il est certes un peu dispersé dans la littérature du parti, dans les travaux de la Fondation Copernic ou encore ceux des collectifs du 29 mai, mais la matière est là. On y trouve des pistes concrètes et des solutions originales aux problèmes de notre civilisation. Mais ils sont insuffisamment connus du public... et de bon nombre de militants "de base" du PCF !
Nous avons beaucoup mis l'accent, notamment à l'occasion de notre congrès, sur la démarche de rassemblement de la gauche anti-libérale. Elle est effectivement capitale pour ne pas rater les échéances électorales qui s'annoncent. Mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs : ce rassemblement ne peut se décréter, il se fera autour d'un projet concret, crédible et structuré. A ce titre, il est intéressant de constater que l'Appel de Marie-George Buffet du 26/04/2006 est d'abord sorti sans les propositions concrètes, qui sont venues après la lettre appelant au rassemblement.
L'ajout de ces propositions va dans le bon sens mais je sens confusément qu'il manque encore quelque chose, une dimension.
Je viens de finir un livre d'entretiens absolument passionnant de Cornélius Castoriadis, "Post-scriptum sur l'insignifiance" (merci Carlos). Certains passages du premier entretien m'ont aidé à y voir un peu plus clair dans ces enjeux.
Aujourd'hui, pour "sortir de l'insignifiance" et constituer une véritable offre politique alternative, être reconnu et identifié comme tel, indubitablement différents du PS et des différents groupuscules de gauche tout en étant rassembleur, je crois qu'il faut oser trois choses :
Etre porteur de sens. Changer les règles du jeu. Réhabiliter la Politique.Le sens, c'est le combat pour la Fraternité
Pendant la seconde guerre mondiale, la liberté était menacée. Les communistes se sont engagés sans compter pour la défendre. Ils ont versé leur sang dans ce combat. Comme le rappelait Dédé, le PCF n'a jamais été aussi fort qu'à la Libération. Les Français savaient que les communistes ne transigeaient pas avec la valeur fondamentale que représente pour eux la Liberté.
Aujourd'hui, l'enjeu est du même ordre. Une guerre économique est menée, mais cette guerre est tournée vers le peuple, entre les peuples. Pour imposer son projet de société, la valeur que doit détruire en nous cette guerre porte un nom, c'est la Fraternité. Cette destruction est en marche, les coups se succèdent de plus en plus vite. Les gens le vivent tous les jours. L'économie libérale, c'est la concurrence de tous contre tous, la précarité et la peur du lendemain pour tous, la destruction de notre environnement et des ressources de la planète.
Ce qui se joue aujourd'hui est véritablement historique. C'est une mutation profonde de la société.
Mais les communistes ne transigent pas avec la Fraternité. Elle est l'une de leurs valeurs fondatrices. Leur idéal est d'abord un idéal de fraternité, de solidarité. Nous devons dire haut et fort aujourd'hui que nous refusons la destruction de la Fraternité, que ce combat est urgent, vital et que nous allons nous y engager sans compter. Ce combat est le nôtre.
Voilà le sens de notre engagement aujourd'hui : la fraternité entre les hommes, mais aussi la fraternité des hommes avec la Terre.
On peut changer les règles du jeu !
Si l'on se contente d'afficher de bonnes intentions, de vouloir aider les victimes du libéralisme, on fait du PS gauchiste tendance nouveau Fabius : du baratin sans grande consistance car sans projet concret, détaillé et argumenté. On est donc totalement inaudibles dans les médias, car non différenciés.
Plutôt que de parler des conséquences du libéralisme, il faut s'attaquer aux causes. Nous devons avoir par exemple un discours extrêmement clair et précis sur les délocalisations. Affirmer que l'outil industriel d'une entreprise qui délocalise pourra être saisi et réapproprié socialement pour être exploité quand il existe un projet industriel alternatif et viable.
Affirmer que l'on ne peut venir à bout de ce fléau, de la mise en concurrence planétaire des travailleurs, sans parler de protectionnisme. Qu'on peut l'envisager de façon efficace et intelligente, en développant par ailleurs de nouvelles coopérations avec d'autres pays (comme c'est actuellement le cas en Amérique du Sud par exemple).
A partir du moment où l'on se prononcera clairement sur ces sujets qui préoccupent les Français de façon lancinante, dans leur quotidien, alors l'identité de ce projet sera claire pour tous, et sa distinction avec les positions du PS deviendra éclatante.
Bien sûr nous voulons la sécu pour tous, des services publics forts, une école rénovée, une recherche ambitieuse, une agriculture de qualité, une VIème république solidaire et participative, etc. Mais "il n'y a plus d'argent, mon bon Monsieur"... Tout ceci ne sera donc possible que si l'on a le courage politique de changer vraiment les règles du jeu. Et nous l'avons. Il faut aussi le dire.
S'inscrire dans le réel, ou le retour de la Politique !
Pour tous les grands axes de propositions que nous présenterons, il est essentiel que nous montrions qu'elles sont totalement réalistes et peuvent être mises en œuvre concrètement, si tant est que l'on ait justement le courage politique de vouloir vraiment changer les règles du jeu.
Si je reprends l'exemple du protectionnisme, la droite comme la gauche (PS) s'attaqueront au mot et le qualifieront de rétrograde... Normal, ils ont abandonné toute idée de reprendre la main sur le cours des choses, de réhabiliter le Politique : quel sens peut avoir l'organisation de la vie de la Cité si elle abandonne totalement toute idée d'avoir prise sur la vie réelle, en particulier sur l'économie. Comment imaginer que l'organisation des échanges de biens et de services entre individus soit devenu quelque chose dont la politique ne devrait plus s'occuper ?! Mais à quoi servirait-elle alors ? Comme s'étonner alors que les gens en viennent à penser que droite ou gauche c'est pareil, de toute façon les licenciements continuent, la précarité se généralise et la pauvreté s'accroît !
Au-delà d'un catalogue de mesures d'accompagnement ou d'assistance, et pour éviter une nouvelle catastrophe dans le fil de celle du 21 avril 2002, il est urgent d'affirmer que ce que les gouvernements qui se succèdent depuis des années ont fait, c'est tout sauf de la Politique !
Aujourd'hui, faire de la Politique, c'est entendre les maux de la société, c'est voir les inégalités criantes, c'est ressentir la souffrance des gens, et c'est dire ASSEZ ! La responsabilité de ceux qui prétendent gérer le pays est de se retrousser les manches et de se mettre à son service en changeant les règles du jeu :
- sur le plan du fonctionnement démocratique, pour qu'un tel reniement de ses responsabilités par la classe politique (politicienne devrais-je dire) ne soit plus possible, d'où l'urgence de la VIème République que nous proposons ;
- sur le plan du fonctionnement économique, car il est désormais évident pour qui veut bien ouvrir les yeux que cette économie-là ne fait pas du bien aux gens, alors que l'économie n'est qu'un ensemble de règles organisant les échanges de biens et de services entre individus d'une même société de façon à satisfaire les besoins de chacun, ce à quoi l'économie libérale a manifestement échoué partout où elle sévit !
Oui nous devons nous rassembler, oui nous devons mener des campagnes à plusieurs voix, mais ce sera autour d'un projet porteur de sens, qui redonne véritablement espoir.
C'est notre responsabilité historique, parce que je ne vois aucun autre parti en mesure d'y parvenir, et qu'il y a au PC des gens extraordinaires, à la hauteur de cet enjeu.